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lundi 27 janvier 2014

Le long de la Carlson

Des cendres. Voilà tout ce qui restait de leur feu de camp de la veille. Intérieurement, David Barton pesta car son compagnon avait visiblement négligé son tour de garde, et avait fini par dormir. Il s'ébroua et s'étira en baillant. Plus qu'une journée de marche pour atteindre Dayton, dans la vallée de la Carson.
Tout avait commencé lorsque Flint les avait virés, John et lui. La vie de cowboy n'est pas des plus agréables, mais 1$ par jour reste mieux que rien. S'ajoutait à cela un sentiment d'amère injustice, que les deux jeunes gens n'arrivaient pas à digérer. Le vol des vaches était sûrement un coup des gars de Tamer, mais Flint n'avait rien voulu savoir.
Alors John avait proposé qu'il aillent tenter leur chance en Californie. Ils n'étaient pas plus bêtes que les autres, et sauraient bien extraire suffisamment d'or de cette terre ingrate pour faire fortune. C'était bien une idée à la John Tallys, ça. David jugea qu'ils n'arriveraient en Californie qu'au prix d'un voyage long et dangereux, au terme duquel il faudrait sans doute se battre pour se faire une place ; la concurrence y serait certainement dure.
C'est à se moment là que David se remémora une lettre reçue de Josh ; un bon copain, ce Josh, débrouillard et bagarreur, et intelligent avec ça. Depuis qu'il avait rejoint les mormons, David ne l'avait pas revu, mais il recevait de temps à autre un courrier de lui. Le dernier en date relatait son départ dans une expédition pour le moins hasardeuse, et l'hiver qu'il avait dû passer au pied des Rocheuses avec ses coreligionnaires. Il disait avoir trouvé de l'or dans la rivière Carson, et qu'ils étaient bien les seuls à avoir dressé un camp à cet endroit ; pas de casse-pied en vue. Mais Josh annonçait quand même la volonté des dirigeants du groupe de passer les montagnes une fois les beaux jours revenus.
« Qu'il est bête, ton copain mormon!», s'était exclamé John. « Quand on trouve un filon, on ne le lâche pas. T'as bien raison, en route pour la Carson. »
Un voyage long et pénible les attendait, avec de nombreuses haltes où ils s'étaient vendus comme journaliers pour financer leur expédition. David avait découvert des facettes inconnues et légèrement malhonnêtes de son associé, et s'était parfois demandé s'il pouvait vraiment lui faire confiance, mais il avait toujours remis les décisions à plus tard et se laissait porter par leur objectif commun.

Ils arrivèrent enfin à Dayton, petite ville construite sur la Carson River, et John voulut immédiatement célébrer la fin du périple et leur prospérité future en se rendant au Dark Eagle Saloon, lieu de perdition non loin de la rue principale.
Ils se joignirent à une table de poker, où les deux compagnons bénéficièrent d'une chance prodigieuse. Leurs adversaires abandonnèrent un à un le jeu : Phil, un notable bien mis, fut le premier à s'éclipser prudemment, peu après suivi de Tom, bûcheron de son état, qui partit d'un pas rageur. Il ne restait plus en lice qu'un indien dénommé Rowtag, qui ne tarda pas à perdre l'intégralité de ses possessions. L'ambiance commençait à être malsaine, et David se sentait un peu mal à l'aise ; il avait de la compassion pour cet homme, malgré le vif plaisir qu'il éprouvait à se sentir soudainement en fonds. Pour détendre l'atmosphère, il alla commander une tournée au patron du bar.
Quand il revint à la table, l'indien était en train de demander une dernière chance à John, lui proposant de miser un objet d'une grande valeur contre toutes ses pertes. L'homme déposa sur la table un paquet de chiffons crasseux, qu'il dénoua en jetant des regards furtifs autour d'eux. Il ne défit pas entièrement l'enveloppe de tissus, se contentant d'en écarter brièvement un pan de sorte que David et John puissent se rendre compte qu'il s'agissait d'un bloc de minerai massif présentant de très nettes traces d'or. Un sentiment étrange s'empara de David, un mélange d'exaltation devant ce qui pouvait être une preuve de l'existence d'un filon aurifère dans la région, et d'angoisse indéfinissable. John accepta sur le champ la proposition de Rotwag, et les cartes furent rebattues. Curieusement, la chance tourna pour David ; il put également constater à sa mine que John ne devait pas avoir une bonne main non plus. Finalement et contre toute attente, John gagna. David et lui empochèrent rapidement leurs gains et se dirigèrent vers la sortie, quand l'indien les accusa d'avoir triché. Aussitôt, John franchit la porte en courant ; David n'eut pas le temps de réfléchir et se mit à courir sur ses traces, tandis que le saloon s'ébranlait comme un seul homme à leur poursuite.
C'est haletant et baignés de sueur qu'ils arrivèrent à la lisière de la forêt qui entourait Dayton. Ils voulurent croire avoir semé leurs poursuivants, mais décidèrent de ne pas prendre de risque, et s'enfoncèrent dans la sombre futaie qu'une lune maigrichonne arrosait de sa blême clarté. John et David suivirent une sente sinueuse, au bout de laquelle ils trouvèrent une clairière où un cabanon miteux les attendait providentiellement. Les deux hommes s'y réfugièrent à bout de forces.
Au lointain, les aboiements des chiens, les cris des hommes à leurs trousses. L'inquiétude d'être retrouvés gagnait David, elle l'immobilisait, le poussait à se terrer davantage dans l'espoir futile de passer inaperçu. Ses entrailles étaient de plomb, et une forte envie d'uriner l'oppressait. De son côté, John s'était collé à l'unique vitre crasseuse et fissurée, tentant de voir venir leurs éventuels assaillants, et l'idée qu'on puisse l'apercevoir contribuait au stress de David.
D'un coup, la monotone symphonie nocturne des bois s'interrompit, laissant place à un silence assourdissant, brisé sporadiquement par les chiens à leur recherche à plus d'un mille de là. Une ombre couvrit la clairière, plongeant la cabane dans l'obscurité ; quelque chose approchait, David en était sûr, même s'il ne savait auquel de ses sens attribuer cette certitude : l'imperceptible bruissement des fourrés ou les légères vibrations du sol, ou encore ce sentiment oppressant qui lui coupait le souffle. Il intima à John de se cacher, mais ce dernier ne réagit pas. Il semblait concentré sur ce qui allait se passer, accoudé à la porte dans une posture figée.
Les pas de l'invisible présence semblaient continuer, établissant un parcours circulaire autour de la clairière. David réussit à trouver le courage de se relever pour aller chercher John, qui ne répondait toujours pas à ses appels. Il traversa l'espace infini qui le séparait de son comparse comme un funambule au dessus des lions, et finit par toucher son épaule. Comme John ne remarquait pas ce contact, David tenta de le secouer puis de le pincer. Rigide. Froide. L'épaule de John paraissait de pierre. Affolé, David tenta de pousser son ami ; la panique le gagna lorsqu'il se rendit compte qu'il n'y parvenait pas, comme si John avait littéralement pris racine. Décidé à venir en aide à son ami, David rassembla ses forces, prit de l'élan et pesa vigoureusement contre lui. Alors John bascula, David par dessus lui, et, comme si un enchantement s'était brisé, la lueur de la lune leur parvint à nouveau et les bruits nocturnes de la forêt reprirent.
Combien de temps avait duré cette situation, David n'aurait su le dire, mais sûrement plus longtemps qu'il ne paraissait, puisque les poursuivants avaient abandonné, ou s'étaient fourvoyés, car on n'entendait plus leurs chiens. John avait l'air inconscient, mais bien vivant, et David risqua un regard prudent par la fenêtre, mais ne remarqua rien, sinon que l'aube était sur le point de se lever.

  • Tu as trop bu, c'est tout !, s'exclama John.
  • Je t'assure que ce que je n'ai rien inventé, et tu avais plus bu que moi, protesta David.
  • Arrête ton cirque, j'ai bien surveillé, les villageois de Dayton ne nous ont pas trouvés, et ensuite on est allés se pieuter. Une chance que j'ai trouvé cette bicoque !
  • Bon, c'est comme tu veux, je vois bien que tu ne veux pas m'écouter, tu n'es qu'une tête de mule ! En attendant, que fait-on ? On ne peut plus se pointer à Dayton...
  • On va compter nos gains d'hier, et puis on ira un peu plus au nord ; il y aura sans doute une autre ville, et on se rapprochera du filon, à coup sûr.

Les gains formaient une coquette somme, plus élevée que tout ce qu'ils avaient réussi à amasser par le passé, et suffisante pour se lancer hardiment dans l'exploitation d'une mine. Si toutefois John parvenait à ne pas tout dépenser avant. Enfin, les deux amis décidèrent d'examiner le paquet qu'ils avaient réussi à arracher à Rotwag. David refusa de le toucher, car cela lui inspirait une répulsion instinctive.
Les chiffons défaits, John exhiba une pierre grisâtre avec les veines d'or pur qu'ils avaient remarquées la veille. Sans surprise, la pierre en elle-même représentait pas mal d'argent, mais sans doute un peu moins que ce que l'indien avait sous-entendu. John manipula la pierre, la faisant rouler sur le tissu brun, et les deux amis constatèrent avec étonnement que la pierre avait été taillée. La face du dessous était lisse, c'était sans doute un morceau d'une sculpture. Peut-être cela provenait-il d'une statue taillée par une tribu locale.
David sentit son estomac se retourner à l'idée qu'ils possédaient un objet aborigène, car il redoutait les indiens, qui lui inspiraient une défiance héritée des contes de son enfance et de la sagesse populaire. John n'avait pas l'air embarrassé d'autant de scrupules. Il s'amusait à décrypter quel genre de sculpture cela pourrait être :
  • Voyons, on dirait des plumes, oui, c'est sans doute ça. Cela doit être quelque oiseau, ou une coiffe telle qu'ils en portent dans certaines tribus. L'exécution en est très fine, on a l'impression de toucher de vraies plumes, tâte-moi ça, tu vas voir !
  • Sans façons, merci !
David n'avait vraiment aucune envie de toucher l'objet, qui le dégoûtait profondément, sans doute à cause de ce qu'il avait vécu cette nuit, ou encore parce que son sentiment le mettait sur ses gardes, ou bien parce qu'il savait que l'objet avait été acquis malhonnêtement. John, amusé de sa répugnance à approcher l'objet, s'amusa à le poursuivre avec, et parvint à le toucher à l'épaule. David dut s'énerver pour qu'il arrête. Enfin, ils se remirent en route.

Ils ne parvinrent pas à rejoindre une autre ville ce soir là, mais ils avaient réussi à pêcher quelques poissons, et établirent leur camp au bord de la Carson, réunissant suffisamment de bois pour passer la nuit. D'après ce qu'ils savaient, ils devaient être sur une piste assez fréquentée, et ils s'attendaient à tomber sur un hameau le lendemain. Ils se sentaient assez optimistes.
Le soleil s'était couché depuis quelques heures, mais ils avaient passé un certain temps à bavarder près du feu. John était allé se coucher, et David veillait en ruminant de sombres pensées. Il savait qu c'était une erreur, car il était fourbu, n'ayant que peu ou pas dormi la veille. Comme d'habitude, John n'en avait pas tenu compte, car ils était convaincu que le récit de son compagnon provenait d'un rêve, preuve certaine qu'il avait dormi ne fusse qu'un peu la nuit précédente.
David s'éveilla. Il se rendit compte qu'il s'était involontairement assoupi, mais se demanda ce qui avait pu le tirer de son sommeil. Rien d'anormal ne troublait la quiétude de la nuit, John dormait profondément. David se sentit sombrer doucement dans un nouveau somme, car il avait vraiment besoin de dormir, et il se trouvait dans cet état de torpeur propre à la phase d'éveil.
Soudain, un cri jaillit des profondeurs de la nuit, chassant définitivement chez David toute velléité de se rendormir. Ce cri très étrange, perçant et rauque, ne correspondait à aucun animal que David ait rencontré jusque là ; c'était assez proche de celui d'un oiseau de proie, mais le cowboy n'aurait pu en jurer. Inquiet, il se demanda s'il devait réveiller John, mais il se sentit un peu ridicule de le déranger pour si peu. Un autre cri, plus rapproché, l'incita à sortir son Colt. Il se mit à attiser le feu pour éloigner l'animal, au cas où ce serait un prédateur.
Le cri suivant fit naître un sentiment d'angoisse similaire à celui que lui inspirait le bloc de pierre de Rotwag. Le cri provenait à coup sûr d'un oiseau, car il venait d'une direction au dessus du camp. David se précipita pour secouer John, et se rendit compte avec horreur que son compagnon était figé comme la veille.
Une ombre passa au dessus du camp, et le brandon de David s'éteignit, tandis que le foyer perdait en intensité, sans toutefois mourir tout à fait. Au bord des larmes, David s'accroupit par terre, le cœur serré, prêt à l'attaque qui lui semblait inévitable. Il entendit des remous d'air au dessus d'eux, et supposant que la bête s'était assez approchée, tira trois coups au jugé. John ne broncha pas. David était plongé dans l'incertitude quant à la conduite à tenir. Il tenta de réveiller son coéquipier, mais n'eut pas plus de succès qu'auparavant, puis il récupéra la carabine de John.
Peu après, il entendit un bruit sourd en amont de la Carson. La bête avait dû se poser, et elle devait être sacrément grosse. David s'avança un peu, les mains tremblantes, et mit le feu entre lui et son ennemi. Il s'accroupit et se mit en position de tir. Il eut la sensation que le sol tremblait à chacun des pas que faisait la bête, et sentit son urine chaude ruisseler le long de ses cuisses. Il crut voir quelque chose, et tira deux coups de carabine, puis la jeta pour assurer ses futurs tirs avec le Colt. Rien n'indiquait que la chose avait été touchée.
Enfin, les maigres rayons de lune éclairèrent suffisamment pour que David put voir leur assaillant. La chose était effectivement gigantesque, cela semblait fait de pierre similaire à leur échantillon. Des ailes pourvues de griffes, un visage inhumain pourvu d'une coiffe de plumes, et des pattes monstrueuses. David tira ses dernières cartouches avec l'énergie du désespoir, sans que la bête en paraisse affectée, et pourtant il était sûr de ne pas avoir pu louper. C'est alors que la bête poussa un hurlement puissant, et David se tordit de douleur, terrassé.


Il se réveilla au petit matin. John avait disparu. Une douleur aiguë traversa David lorsqu'il se leva au milieu du camp saccagé ; il était étourdi, ayant du mal à rassembler ses esprits. Sa respiration était comme encombrée. Le paquetage de John avait était éparpillé, et David devina que le minerai aurait lui aussi disparu. David se sentit une nouvelle fois mal, une douleur plus intense encore lui vint de l'épaule. Il ôta sa chemise pour tâter son épaule endolorie. Épouvanté, il s'aperçut que sa peau devenait friable sous ses doigts ; il regarda sa main tandis que la chair de son épaule s'écoulait inéluctablement en flocons irréguliers. Des cendres.

2 commentaires:

  1. des faits historiques mêlés de fantastique: tu m'as bien embarqué dans ton récit! J'aime beaucoup ce mélange!

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